Désobéir au brief pour mieux servir le projet

Entre ce qu'on croit vouloir et ce dont on a vraiment besoin, il y a un espace ! C'est là que je travaille.

Il y a une chose que personne ne t'apprend dans les écoles de design : que le brief ne dit jamais tout, il a ses limites. Pas parce que le client ne sait pas ce qu'il veut, mais parce que ce qu'il croit vouloir et ce dont il a vraiment besoin sont rarement la même chose. Et que la différence entre les deux, c'est exactement là que se joue la valeur d'un·e graphiste.

Ce que le moodboard ne dit pas

Il y a quelques années, je travaillais sur l'identité visuelle d'une photographe. Comme à mon habitude, je lui avais envoyé un questionnaire avant de commencer - des questions sur elle, sur ce qui l'anime, sur sa façon de voir le monde. En même temps que ses réponses, elle m'a aussi partagé un moodboard - un ensemble d'images qui l'inspiraient, qui lui ressemblaient selon elle.

Mais en lisant ses réponses, quelque chose m'a frappée : les deux n'avaient absolument rien à voir. D'un côté, j'avais un moodboard "à la mode", dans les codes de ce qui se fait et se voit partout. De l'autre, des réponses vivantes, singulières, qui racontaient quelque chose de bien plus intéressant que ce qu'elle m'avait montré.

J'aurais bien sûr pu suivre le moodboard. C'était la voie la plus simple ; la plus rassurante pour elle et la moins risquée pour moi. À l'inverse, j'ai choisi de n'écouter que ses réponses. Et quand je lui ai livré le projet :

"Whaaaaa, là je sais exactement pourquoi je t'ai fait confiance. Tu as bien fait de rester focus sur mes réponses."

Plutôt que de suivre ses directives, j'ai suivi mon instinct. Parce que je crois sincèrement que c'est ça le rôle du designer graphique : savoir reconnaître là où ça coince.

Ce qui chiffonne

Plus récemment, je travaillais sur le faire-part de naissance de Sienna. Au départ, on était parties sur une direction claire : une cabane suédoise qui ferait un clin d'œil aux origines de la maman. C'était raisonnable, logique. Bref, ça cochait toutes les cases.

Mais quelque chose me chiffonnait. J'avais eu une autre idée en chemin — un Cheval de Dalécarlie réinterprété, floral, malicieux, plein de vie — qu'on avait mise de côté parce que la première version était trop sombre. Et pourtant cette idée ne me quittait pas. J'aurais pu attendre son retour ou simplement livrer ce qui avait été demandé - rester dans le cadre -, j'ai choisi au contraire de m’écouter et de retravailler l'illustration du cheval.

"Ohlalalala c'est super ! Je suis si soulagée car la dernière proposition (la cabane) ne me plaisait pas… Là j'adore ! C'est superbe."




L'(im)perfection

Ces deux anecdotes me font aujourd'hui penser à Nick Cave : dans son livre Faith, Hope & Carnage, il se décrit comme un imperfectionniste.
Et je crois que c'est ce que je suis aussi. Non pas quelqu'un qui bâcle ou qui improvise, mais quelqu'un qui cherche quelque chose de plus difficile à atteindre que la perfection : la justesse. Ce moment où une idée cesse d'être correcte pour devenir vraie.

Pour trouver ça, j'ai appris qu'il fallait accepter d'aller là où le brief ne va pas toujours. De faire confiance à ce qui chiffonne plutôt qu'à ce qui rassure. D'avoir - comme il le dit - "la foi en ses propres impulsions instinctives. Et de pouvoir se tenir à côté de ce qu'on a créé pour le défendre."

Désobéir au brief pour mieux servir le projet ! Ce n'est pas de l'arrogance, c'est une responsabilité.

Ce que l'IA ne fera jamais !

Je me rends compte que c'est exactement ce que l'IA ne sait pas faire.Parce que oui, comme tout graphiste et autres créatifs, je me questionne beaucoup sur les conséquences de l'émergence de l'IA sur mon métier - et la réponse que j'ai trouvée est simple ;)

L'IA suit le brief - parfaitement, rapidement, sans se questionner. Elle optimise ce qu'on lui demande, elle ne remet pas en question. Elle ne revient pas en arrière parce qu'elle sent que quelque chose cloche…

Et c'est précisément pour ça qu'elle ne remplacera jamais ce moment - ce moment précis où on choisit de ne pas faire ce qui était prévu, parce qu'on a compris quelque chose que le client n'avait pas encore vu.

Par contre, l’avantage de l'IA c'est qu'elle fait le tri - entre celleux qui cherchent quelque chose de rapide, et celleux qui veulent quelqu'un capable de voir au-delà de ce qu'ils demandent. Ces dernier·es ont besoin de quelqu'un qui les guide au lieu de les suivre.

 

Alors si tu cherches un.e graphiste qui suit les consignes à la lettre, je ne serai probablement pas la bonne personne. Mais si tu veux quelqu'un qui chiffonne avec toi, je suis là ! Le meilleur de ton projet est peut-être là où tu ne regardes pas encore. :)


Ce genre de réflexion, j'en partage d'autres chaque mois dans ma newsletter. Pas de tips, pas de mode d'emploi — juste une lettre honnête sur le travail et ce qu'il révèle. Ça t’intéresse ?

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