le Design inclusif, c’est quoi ?

au-delà des cases, il y a la forme

Quand on parle de design inclusif, on pense souvent aux mêmes choses : des contrastes suffisants, des textes lisibles, des boutons assez grands ou encore des palettes accessibles aux personnes daltoniennes.
Ce sont des choses importantes bien sûr mais ce n'est pas de ça dont je veux parler aujourd’hui.

Parce qu'il y a une autre façon de penser l'inclusivité dans le design - plus profonde, plus subtile, et selon moi plus intéressante. Pas "est-ce que tout le monde peut lire ce texte ?" mais "à qui ce design s'adresse-t-il vraiment ? Et qui est-ce qu'il exclut sans le savoir ?"

Le problème de l'usager lambda

En design, on apprend très tôt à penser pour un "usager universel" : une personne fictive, moyenne et représentative - quelqu'un pour qui le design doit fonctionner.
Sauf que cet usager universel n'existe pas ! Il a un profil très précis - souvent blanc, valide, cisgenre, hétérosexuel, anglophone, occidental. Ce n'est pas un choix conscient la plupart du temps, c'est un conditionnement. Une norme tellement intégrée qu'elle en devient invisible.

Et tout ce qui ne correspond pas à ce profil se retrouve aux marges — pas forcément exclu volontairement, mais simplement oublié par défaut…

C'est là que commence la vraie réflexion sur le design inclusif. Pas dans les outils mais dans les questions qu'on se pose — ou qu'on ne se pose pas.

Qui est-ce que j'imagine quand je crée ? Qu'est-ce que je ne vois pas ? Qui est-ce que j'oublie ?

La forme comme engagement

Ce qui est fascinant avec le design, c'est que chaque choix formel est aussi un choix politique - qu'on le veuille ou non. Une typographie dit quelque chose, une mise en page dit quelque chose et la façon dont on accorde les mots dans un texte dit aussi quelque chose.

La question n'est donc pas de savoir si la forme est neutre puisqu’elle ne l'est fondamentalement jamais. La question c'est : est-ce qu'on en est conscient ? Et est-ce qu'on fait des choix délibérés plutôt que de reproduire des automatismes ?

C'est ce que Saul Pandelakis appelle "queeriser sa pratique" - déconstruire l'usager lambda, questionner les normes depuis leurs incarnations tangibles et fabriquer des espaces pour ce qui déborde des cases. Pas forcément de façon visible - parfois de façon très discrète - mais toujours de façon intentionnelle.

- Bye Bye Binary -
quand la typographie réinvente l'écriture

Un des exemples les plus beaux et les plus concrets de design inclusif en typographie, c'est le travail du collectif franco-belge Bye Bye Binary.

Leur point de départ : l'écriture inclusive telle qu'on la connaît - point médian, doubles formes, tirets - reste dans une logique binaire. Elle juxtapose le masculin et le féminin sans jamais vraiment les dépasser.

Leur réponse : la ligature. Une technique typographique vieille de plusieurs siècles, qui permettait autrefois d'éviter que deux caractères se touchent et s'abîment. Bye Bye Binary s'en empare pour fusionner les terminaisons genrées en un seul caractère hybride — ni masculin ni féminin, mais les deux à la fois, et aucun des deux.

Le résultat : des polices qui incarnent la diversité des expressions de genre dans leur forme même. Ce qui est puissant, c'est que ces typographies ne parlent pas de l'inclusivité. Elles l'incarnent. La forme est le message.

Ce que ça change dans une pratique ?

On pourrait croire que tout ça concerne surtout les projets explicitement militants - les affiches, les tracts, les visuels pour des associations LGBTQIA+ notamment. Mais je ne crois pas que ce soit vrai.

Parce que la question de qui on oublie, de ce qu'on reproduit sans le savoir, de ce que nos choix formels disent sur notre façon de voir le monde - elle se pose dans chaque projet. Pour un logo de restaurant, une identité visuelle de photographe, un faire-part de naissance.

Queeriser sa pratique, au fond, c'est une forme de prendre soin. Prendre soin de celle·ux qu'on représente, de celle·ux qui vont lire, voir et recevoir ce qu'on crée. Et de celle·ux qu'on pourrait oublier sans le vouloir.

Ça peut prendre des formes très concrètes et très discrètes :

  • Se demander si les questions qu'on pose à ses client·es présupposent une configuration "standard" - un couple hétérosexuel, une famille nucléaire, un genre binaire.

  • Regarder les images qu'on choisit dans ses moodboards - quels corps, quels visages, quelles configurations y apparaissent ? Et lesquels sont absents ?

  • Choisir une typographie qui incarne un positionnement plutôt que de le revendiquer.

Ce ne sont pas des gestes militants, ce sont des gestes d'attention. Et l'attention - c'est exactement ce que le design peut offrir de plus précieux.

Le design inclusif ne commence pas dans les outils. Il commence dans les questions qu'on accepte de se poser - et dans le soin qu'on choisit de porter à celle·ux qu'on crée pour.

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