Gris - atelier de papeterie funéraire

Être sa propre cliente — le pire et le meilleur des exercices

J’ai toujours préféré travailler pour les autres. Exceptionnellement, ça n’a pas été le cas ici. Gris est un projet que j'ai conçu pour moi-même — ce qui m’a demandé de me traiter comme n'importe quelle autre cliente. Avec la même exigence, le même processus et le même recul nécessaire. En théorie.

En pratique, c'était pas si facile que ça !

Le pire des exercices

En faisant soi-même les choses, on croit qu'on va gagner du temps — pas besoin d'expliquer, pas besoin de convaincre. Mais une fois la tête dedans, on réalise qu'on est peut-être un peu trop proche, et qu'il est facile de mélanger ses impulsions personnelles avec le message qu'on veut transmettre.

J'ai mis du temps à comprendre que je superposais mon univers très personnel — punk, décalé, libre — avec un projet qui touche à quelque chose de profondément sensible. Et bien que mon approche soit en effet décalée, la mort demande surtout de la bienveillance, de la douceur et de la confiance. Il ne fallait surtout pas que Gris devienne trop dark ni trop léger. Pas trop solennel mais jamais frivole. Chaleureux, accueillant, bienveillant — mais avec juste assez de caractère pour ne pas être banal.

Trouver cet équilibre sur son propre projet, sans le regard extérieur d'une cliente pour recadrer, c'était vertigineux !

Le meilleur des exercices

Mais c'est aussi là que réside sa force !

Parce que Gris n'est pas né d'une commande. Il est né d'une conviction profonde — celle que la papeterie funéraire, aujourd'hui réduite à ses codes les plus froids et les plus conventionnels, mérite mieux. Qu'il est possible de ramener de la beauté là où on ne l'attend plus. De créer de nouveaux rituels à partir des anciens.

Être sa propre cliente, c'est avoir une liberté totale sur le sens. Chaque choix graphique pouvait être pleinement assumé, sans compromis.

Les choix graphiques

ou comment construire un univers cohérent

Ici, tout part de la typographie. Une police qui reprend les codes des black letters gothiques — immédiatement reconnaissables, chargées d'histoire funéraire — tout en restant résolument moderne. Ce n'est pas un choix décoratif, c'est un choix de positionnement : ancrer Gris dans une tradition graphique réelle tout en la réinventant.

Confrontée à des illustrations dessinées à la main, cette typographie donne quelque chose d'inattendu — juste ce qu’il faut pour ramener de la vie discrètement. Parce que c’est là que réside l'équilibre de Gris : dans cette tension permanente entre le solennel et le léger, entre l'ombre et la lumière. En plus des trois icônes - la synthèse visuelle du slogan Love, Death & Paper - il y a le dessin de ce personnage féminin avec un masque de renard accroché dos à la tête. Un clin d'œil direct au logo d'Allons-y Alonso qui vient autant illustrer le côté pile et face de mes activités, l'envers de l'endroit mais aussi cette idée de regarder en arrière pour mieux avancer.

Chaque choix graphique (mais aussi matériel) est subtil et vient appuyer sur le fait qu’on peut dire beaucoup sans expliquer. C’est pour cette raison que le choix des supports est primordial ici. Toute la communication est imprimée sur des papiers upcyclésredonner vie à ce qui était mort, jusque dans la matière. Cette texture papier se retrouve d’ailleurs aussi sur le site internet - qui intègre en même temps des bordures noires tout autour de l'écran : un rappel subtil et précis des codes graphiques des premières papeteries de deuil. Le passé comme référence, jamais comme nostalgie.

Tout cela forme un système cohérent et réfléchi où chaque élément appelle le suivant, se répond et se renforce. Y compris les mots : "Question de vie ET de mort", "mortellement positive", "ça va être mortel" — un champ lexical qui regarde la mort en face, avec malice, jamais avec peur. Le langage lui-même devient alors une vraie force graphique.

Ce que Gris a provoqué

Pour le lancement de Gris, j'ai choisi un format de communication à l'image du projet : une gazette papier grand format - imprimée sur papier recyclé - qui retrace toute l'histoire de la papeterie funéraire. Pas un email, pas un post Instagram — un vrai objet à tenir entre les mains, à lire et à garder. Envoyée à des professionnel.les du secteur funéraire, elle disait à elle seule ce que Gris représentait : retrouver des rituels qui font sens.

"Il y a des années que je n'avais pas reçu un aussi beau courrier.""C'est le premier que nous recevons — et cela le rend d'autant plus spécial.""J’ai été touchée par votre univers, sensible et singulier."

Des retours qui suggèrent autant le plaisir de la matière que la surprise. Celle de recevoir quelque chose de beau dans un domaine où la beauté a presque disparu. C'est exactement ce que Gris voulait provoquer.

Entre ombre et lumière

Gris n'est pas un projet sur la mort - c'est un projet sur ce qu'on fait avec elle.

"Sorte de memento mori modernes, mes créations sont un rappel que nous n'avons qu'une seule vie mort. Alors autant la célébrer, non ?"

C'est à cet endroit que Gris et Allons-y Alonso se rejoignent, finalement. Deux univers opposés en apparence — l'un célèbre les commencements, l'autre accompagne les fins - mais qui font la même chose : donner du sens à ce qui nous traverse, révéler une identité, raconter une histoire.

Les côtés pile et face d’un même geste ;)

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